Dans le monde de Ghost In The Shell, la "bionisation" a atteint un haut niveau.
Non seulement est-il désormais possible d'avoir un corps entièrement artificiel, mais le cerveau lui-même, et donc l'esprit, est artificialisé à bien des égards.
Ainsi, il dispose d'une connexion directe sur le net, par câble (une petite prise sur la nuque) comme par onde. Cela rend possible de manière logique des choses qui s'avèrent néanmoins troublantes ou fantasmatiques : On peut se "parler" à distance, sans remuer les lèvres, voilà que l'on est télépathe... On peut accéder à des mondes virtuels on ne peut plus réalistes, par tous ses sens, et se poser la question : alors, la réalité, c'est quoi? On peut même "être piraté", ou "pirater quelqu'un"...
Tout cela est bien sûr en synergie avec une perception de la réalité elle-même informatisée : une vision et une audition "améliorées", etc... Vous focalisez votre regard sur un inconnu? S'affichent alors, en surimpression, toutes les informations qui ont pu être collectées sur cette personne...
Le cerveau dispose de surcroît d'une mémoire "externe" :
Imaginez un enregistrement permanent et détaillé de vos données sensuelles (voir plus), tout cela pouvant être revisualisé, traité et analysé à loisir...
Plus encore, il est même possible d'accéder à une mémoire de "ce que l'on n'a pas vécu" : celle d'un autre en particulier, mais aussi, de manière plus générale, des données culturelles, sémantiques, conceptuelles voir même émotionnelles...
Imaginez-vous pouvoir citer philosophes et caetera, sans avoir rien appris à proprement parler. Comment ça marche? Vous avez accès à une banque de données. Ce service peut vous fournir les citations en fonction de requêtes précises, mais aussi, pourquoi pas, en fonction du contexte conceptuel que vous avez à l'esprit, voir même, simplement, en fonction de votre humeur apparente.
Et cela pourrait se faire de manière on ne peut plus naturelle. Ainsi, dans "Ghost In The Shell : Innocence", les deux coéquipiers n'ont de cesse d'émettre nombre de citations on ne peut plus profondes et pertinentes. Il est assez inattendu de voir un ancien agent de police et un "homme d'action cybernétique" se révéler ainsi de véritables puits de culture. Jusqu'au moment où alors que l'ancien agent de police cite des textes religieux, son coéquipier suggère de manière ironique que sa mémoire externe doit déconner... Dès lors, à partir de cette simple remarque, on peut réaliser qu'une partie, voir la totalité de cette "culture" dont ils faisaient montre est de provenance "externe". Peut-on néanmoins dire qu'elle ne leur appartient pas?
Sans compter qu'il (l'esprit) peut effectuer les actions virtuelles (logicielles, sur lui-même ou sur le net) de manière "directe", soit spontanée et rapide, sans passer par une interface telle qu'on l'entendrait aujourd'hui...
Bien sûr, tout cela est aussi possible "dans l'autre sens", soit, des "esprits" artificiels, dotés de corps ou non, disposent désormais de tous ces modes de fonctionnement élaborés sur le modèle du cerveau biologique...
Il est intéressant de faire une remarque supplémentaire :
Dans Ghost In The Shell, les "cyborgs" dotés d'un corps majoritairement artificiel sont en fait rares. L'entretien est cher, et la chose est somme toute inutile, à moins d'avoir des tâches criminelles, policières ou militaires à accomplir. Par contre, il semble que tout le monde aie un système nerveux nettement "informatisé". On voit bien, donc, comment la bionisation du corps, à part quelques applications spectaculaires, est en fin de compte un fait subsidiaire, les attentions et les demandes de la majorité se focalisant sur la bionisation de l'esprit.
Ainsi, le coéquipier ancien policier de notre "cyborg d'action" passe, lui, pour un original, voir un romantique, car il conserve son corps biologique. Effectivement, dans le cadre de leur métier (ils travaillent dans une section d'intervention assez "musclée"), cela peut paraître inapproprié. Néanmoins, cela ne l'empêche pas de travailler pour la section, ce qui signifie bien qu'elle n'exige pas absolument la "bionisation maximale", même si elle la propose tous frais compris.
Enfin! Notre "romantique biologique" n'en dispose pas moins d'une connexion à la nuque et par onde, d'une mémoire externe, etc... Pas si naturel, en fin de compte...
Dès lors, que reste-t-il que le cerveau naturel accomplisse, et que son alter-ego artificiel ne puisse accomplir?
Le point de vue intéressant dans Ghost In The Shell est que l'on n'en sait rien. Le fameux "ghost" , le fantôme, est tout simplement cette dernière part de l'esprit que l'on ne parvient pas encore à imiter artificiellement. Pourquoi? Parce qu'on ne le connaît pas encore, parce qu'on ne le comprend pas.
On ne peut pas le définir par ce qu'il est, mais seulement par tout ce qu'il n'est pas. Ce "ghost", cette "âme", voudrait-on qu'elle soit, porte donc bien son nom : c'est une zone d'ombre, un vide intellectuel. Et donc, si tout au long de l'oeuvre il est évoqué mais jamais précisé, c'est qu'il s'agit bien d'un mystère que l'on veut nous laisser ressentir.
C'est bien de ce mystère qu'il s'agit dans le premier film, "Ghost In The Shell : Stand Alone Complex" : un programme à haut niveau de complexité se prétend un forme de vie et demande par conséquent le statut de réfugié politique. Devant cette exigence, personne ne sait trop que répondre. Néanmoins, il propose ensuite au Major Motoko Kusanagi de fusionner avec elle, les termes du marché étant qu'elle bénéficierait de son immense pouvoir informatique, et lui, de son "ghost", qu'il semble apprécier et convoiter.
Dès lors, sa prétention au statut de forme de vie était-elle une ruse, ou en était-il déjà bien une? Désirait-il le "ghost" du Major comme un atout supplémentaire, ou comme un atout essentiel? Une fois qu'ils ont fusionné, ce qui arrive effectivement, l'entité qui en résulte est-elle ou pas une nouvelle forme de vie?
Dans "Ghost In The Shell : Innocence", le thème du "ghost" est bien sûr à nouveau abordé. Il s'avère qu'il est possible de copier le "ghost" d'un cerveau, mais que cela détruit le cerveau original. Il ne s'agit donc pas d'une copie à proprement parler, mais plutôt d'un transfert. Doit-on y voir l'idée que le "ghost" est bien l'âme de l'individu, absolument unique et induplicable, même si on peut lui faire subir une sorte de métempsycose? Le film lui-même nous met en garde contre cette idée. Peut-être est-ce simplement parce que cette technologie est encore confuse et mal achevée, de sorte qu'elle provoque des dommages. Même le ghost pourrait n'être qu'un mécanisme de plus, simplement qu'il serait mal connu...